Demande à la nuit - Anne Laure Jaeglé

page 214 : Alexanderplatz

Je dépense mes dernières pièces dans un tour de grande roue. Berlin, réputée capitale culturelle, a provoqué en moi un oubli de la culture au profit d’un plaisir immédiat et primaire. Je pense à tous les afters qui se poursuivent à cette heure avancée de l’après-midi et où il y a forcément quelqu’un qui drope Blue Monday de New Order pour paraître dans le coup. J’aimerais provoquer la ville en duel, lui crier de ces choses que l’on peut dire à d’autres capitales – le « À nous deux ! » de Rastignac – mais il n’y a à Berlin, je le sais à présent, rien d’autre à conquérir que soi-même. 

page 101 : Ritter Butzke

Il me tire les cheveux afin que mon cou s’offre à ses baisers furieux. Je veux qu’encore il me repeigne. « Empêche-moi de faire quoique ce soit, s’il te plaît. Par respect pour elle. Je ne veux pas détruire ce que j’ai construit. » Je suis l’éternelle vis en trop des amours Ikea, moi qui ne construis rien, qui prends les choses comme elles viennent. Pour le punir, je lui offre une ligne de coke bien trop grosse. Au loin, Solomun lance le sidérurgique 5 After 909 de Justus Köhncke. Pendant dix minutes, assis au bar, Jacek se croit au bord de la crise cardiaque, puis rentre chez lui.

page 154 : Fusion Festival

Valentyn s’impatiente, saute à pieds joints comme un gosse en plein caprice et hurle « Turmbühne ! Turmbühne ! », ordonnant un exode général vers la scène principale, délimitée par de hautes colonnes en bois surmontées de boules de fer, semblable à l’installation électromagnétique d’un savant fou faisant de nous les sujets d’une expérience occulte, les colons d’un énième nouveau monde. Soudain, le ciel s’obscurcit, le vent redouble de force. Il y a chaque année, le vendredi ou samedi soir, un violent orage juste au-dessus du festival, preuve que l’énergie humaine suffit à former un microclimat. C’est l’heure tant attendue du soulagement et du pétage de plomb généralisé. «We are... we ARE... WE ARE... WE ARE THE FUTURE », chante Inner City sur le remix de Kenny Larkin.

page 93 : Watergate

Je passe toutes mes soirées avec lui, enveloppée par son sens de l’humour absurde et violent, impossible parfois de savoir s’il dit la vérité ou s’il plaisante, capable qu’il est de me retourner le cerveau : le plus exquis des préliminaires. Il me fait danser le rock sur le remix de Solomun de Let’s go Back de Kraak & Smaak. Je roule jusque dans ses bras. La tempête dans ses yeux. « Open up your mind », chante la voix de Romanthony avec ces saccades caractéristiques de la house de Chicago et de Détroit. Notre désir est chaque soir plus encombrant. 

page 145 : About Blank

Le line up est maintenu secret – Mr Ties and friends – un pacte de confiance tacite entre le public et le DJ résident, un Italien de vingt-cinq piges vénéré pour ses sets interminables et son ingéniosité à mixer à trois si ce n’est quatre platines, une star sur laquelle circule quantité de rumeurs saugrenues, la dernière en date étant qu’il serait hétéro. It Goes On de Storm Queen retentit, la parfaite track sado-maso, équilibre de joie et de douleur, sans pathos. Mr Ties apparaît derrière les decks tel une figure messianique, à poil sous sa salopette bleue d’ouvrier, cheveux décolorés en rose pâle et longue barbe brune, gratifiant ses apôtres de grands sourires espiègles. Soudain, j’ai six ans et je danse au mariage de mon oncle.

page 111 : en after

Il n’y a rien que les teufeurs aiment davantage que de parler de drogues et de colporter des rumeurs sur les DJs : Ricardo Villalobos a débauché un chimiste en Roumanie afin qu’il lui confectionne des drogues sur mesure pour sa tournée, Sven Väth se fait changer le sang chaque année en Asie, et cette fois où untel a pris un LSD et oublié sa langue maternelle, où tel autre a vu la Mort avec sa cape et sa faux embusquée dans le DJ booth du Golden Gate, aperçu l’océan Pacifique au Berghain, et il y a bien cette nuit où j’étais vraiment à deux doigts d’y passer mais t’aurais pas une pointe ? 
Au moins, nous ne parlons pas de séries télé. Un type lance l’épileptique Oh Superman ! de M.A.N.D.Y et Booka Shade.

page 9 : Panorama Bar

On ne prend au Berghain que ce qu’on y donne, alors mieux vaut arriver rempli à ras bord, peu importe de quoi. Je n’attends rien de plus que de sentir la basse fouetter mes hanches et le kick cingler mes joues. Battre le jour à plate couture. Âme lance The Factory d’Ultrasone. La communion est totale. Le dancefloor est une jungle où poussent une centaine d’arbres généalogiques, où se joue le passage d’un millier de flambeaux. Le public une seule et même vague qui ondule sous les spots d’un blanc immaculé et pousse soudain à l’unisson un même cri primitif : « OUH ! OUH ! » Alors, enfin, l’état de grâce.

page 180 : Stattbad Wedding

La Boiler Room, bal de l’underground. J’aperçois Jacek s’agitant au milieu d’un public de décontractés contractés qui enchaînent cigarettes et gorgées de bière, bougent trop vite par rapport au rythme, cherchent des yeux des amis et envoient des SMS inutiles afin de s’ajuster à l’idée que des milliers de personnes les regardent en ligne, incapables pourtant de s’extirper du champ de la caméra, nourrissant l’espoir secret de lire sur YouTube un commentaire – même négatif – sur leur apparence et leur façon de danser. À la moitié de son set, Âme effectue une transition parfaite entre les vocaux de pom-pom-girls et le roulement militaire de Shake de Cowboy Rhythmboy et...

page 190 : Kater Holzig

La vue est plongeante, comme si je flottais au-dessus du trottoir, les bords du cadre flous, les néons des enseignes et les fenêtres éclairées se détachent dans le noir complet, strictement rien derrière, le monde entier qui joue à la marchande, chacun dans son game. J’ai promis à Valentyn de ne pas rentrer en vélo, mais il est plus facile pour moi de pédaler que de marcher, Été pluvieux de Dirty Doering à fond dans les oreilles afin de me maintenir sur la bonne fréquence.

page 103 : Wilde Renate

Ragysh de Todd Terje retentit. Tout le monde porte un masque, son propre visage en guise de masque. Horrifiée, j’essaye de détacher le mien mais ne trouve pas la ficelle. Partout des corps infirmes, des membres amputés, des fauteuils roulants, des visages déformés par d’horribles rictus et recouverts de rideaux de sang, bouches coupantes qui dégueulent une matière noire et visqueuse, peaux gangrenées, yeux jaunes et globuleux. Des vampires à l’agonie, avec toute la peine qu’ils se donnent à paraître durs et effrayants. Au loin, Seth Troxler est une machine, une table de mixage en guise de visage. Des câbles rouges, noirs et blancs jaillissent de ses articulations.

page 75 : Golden Gate

Le club est surnommé Die Apotheke – la pharmacie – car tout s’y achète, à toute heure. Il ne s’agit d’aller nulle part, seulement d’être. Chacun danse pour soi. C’est ce que Berlin a de plus précieux, ce bel équilibre entre complet anonymat et fête de famille. Déjà, j’ai appris à sortir sans but, sans autre fin que la dépense énergétique. « Speed ou trip ? », scande inlassablement un dealer de cinquante piges, ancien acrobate de cirque bulgare. Je fais signe au DJ, lui indique mon oreille et la platine : il me montre la pochette du vinyle, pointe le remix d’Extrawelt de The Leopard.

page 202 : Chalet

Toujours porter un détail facile à retenir pour les foncedaves qui auraient du mal à me reconnaître, de préférence un chapeau, un collier voyant ou un t-shirt à message. Il n’y a pas d’argent facile. Dealer est un travail commercial comme un autre avec ses horaires, ses contraintes, ses objectifs à atteindre, ses concurrents. Surtout, il faut gérer tous ces trous du cul qui essayent de me mindfucker. Toutes les combines sont bonnes pour avoir de la came gratos. À l’étage vacillent une trentaine de moitié d’âmes. Chacun cherche son putain de chat, le corps aiguillé par les nappes d’une house labyrinthique, douceâtre et lancinante, du type New for U d'Andrés.

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À propos du livre
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Demande à la nuit vous plonge au coeur de la nuit berlinoise et du nouvel âge d'or que connait la techno. Un "journal musical" à l'écriture charnelle et incisive, rythmé par une soixantaine de morceaux. Le portrait d'une génération qui se trouve dans la fête.

Disponible en librairies, ebook ou sur commande sur le site de la ville brûle.

l'auteure

Anne Laure Jaeglé, passionnée de musique, organisatrice de soirées et de raves clandestines, vit à Berlin. Demande à la nuit est son premier roman.

Anne laure 83b1e3da464a9d4d38df12a2e598f5aa54aeefc006cff615c2067b8664b352ff

Lectures électroniques

Demande à la Nuit est aussi une performance live mêlant lecture et musique.